Pen Duick VI dans la tornade !

Bonjour à tous,

Non, le titre de cette Newsletter n'est pas surfait, je ne vous en dirais pas plus, et je donne la parole à Antoine Croyère, adhérent de notre association et équipier d'Eric Tabarly sur ce même Pen Duick VI en 1973.

A toi la parole Antoine :

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Pen Duick VI croise la route d'une tornade en Méditerranée.

Nous sommes le vendredi 12 octobre 2012 en début d'après-midi. Pen Duick VI est en approche de Majorque sous Yankee 2, GV arrisée et voile d'artimon. Vent de secteur NE entre 20 et 25 Nds sous un ciel chargé.

Nous venons de Marseille et convoyons le bateau vers son port d'attache, Lorient, avec deux escales au programme, Palma de Majorque et Cascaïs a l'entrée de Lisbonne.

Pen Duick VI, comme le III, est descendu en Méditerranée début août pour faire de la représentation aux côtés du cotre aurique Pen Duick, ainsi que du II et du V, tous trois descendus puis remontés par la route. Etaient notamment au programme les Voiles de Saint Tropez.

A bord du VI, nous sommes 11. Le skipper est Jean-Philippe. Il a remplacé « le grand Jacques » blessé au genou. Simon le seconde. On note aussi la présence de 3 jeunes marins du Pen Duick, Greg, Rudy et Basile qui sont en cours de validation de leur brevet de Capitaine 200.
En plus de cet équipage de base tout à fait compétent, il y a le jeune Léo en formation marine marchande, Jérôme, moniteur de plongée, le sympathique Fred et 3 membres de l'Association Eric Tabarly, plus ou moins retraités : Bernard, un habitué du III et du VI, Dominique, un de mes amis que j'avais invité à m'accompagner, et moi-même.

Je connais bien PD VI pour avoir eu le haut privilège de participer à la première Whitbread, celle de 1973-1974, sur ce bateau et sous le commandement d'Eric Tabarly, c'était il y a 39 ans… ! et plus récemment, c'était en 2004, pour être allé sur ce même bord naviguer sur la péninsule antarctique.

Mon expérience du vent très fort sur Pen Duick VI : une queue de cyclone essuyée le 7 février 1974 entre Sydney et la Nouvelle-Zélande ; nous étions restés 18 heures à sec de toile, l'anémomètre bloqué à 60 Nd…, la mer était très grosse ; et aussi en Antarctique, à proximité de l'Ile Wandel où Charcot avait hiverné en 1904, le bateau était solidement amarré à la côte par des câbles en acier tournés autour de gros rochers dégagés de la glace ; un vent catabatique avait glissé du haut de la montagne et nous avait bloqués. Sans anémomètre, difficile d'estimer la force du vent mais de toute évidence il avait soufflé de longues heures à plus de 60 Nd… mais sans vagues donc sans réel danger…

Nous sommes donc en approche de Majorque, à quelques 8 milles de la côte occidentale de l'ile. Pen Duick III est à 6 milles devant nous, un peu plus Sud et plus près de la côte. Jean-Philippe descend brusquement dans le carré où nous étions quelques-uns à discuter. « Un grain semble vouloir nous tomber dessus, c'est tout noir » lance-t-il. Il enfile son ciré tout en nous invitant à le rejoindre au plus vite dehors ce que nous ne manquons pas de faire.

Jean-Philippe a pris la barre et ordonne très vite d'affaler toutes les voiles tandis que le vent monte dans les tours et bascule brusquement en passant à l'Ouest. Il maintient le bateau au bon plein, tribord amure, seul moyen de parvenir à descendre les voiles et d'éviter de se rapprocher de la côte. Nous sommes 4 accrochés au yankee pour tenter de le maîtriser dans ce vent qui monte. Je n'ai guère la tête à contempler la mer mais je note qu'elle commence à fumer, signe que le vent dépasse 50 Nd… (il montera jusqu'à 80 Nd).
Malgré le vent et les embruns, nous parvenons à affaler et à ferler le yankee à plat pont. Il est à noter que les voiles d'avant sont toujours sur mousquetons. Des rabans sont passés, notamment un entre le point de drisse et un anneau soudé sur le pont, à proximité du point d'amure.
Tout déplacement sur le pont devient compliqué et dangereux. La voix ne portant plus, on ne peut plus communiquer que par gestes.
Entretemps, d'autres équipiers tentent de descendre la GV, (il s'agit d'une GV neuve entièrement lattée), mais très vite, sous la force du vent, les boitiers de latte cassent les uns après les autres, la ferrure de têtière lâche à son tour, et après avoir donné de la drisse, la GV part à l'horizontale. Non sans effort, le tissu sera ramené à bord sans qu'il se déchire.
Le bateau est alors à sec de toile, vent de travers, toujours tribord amure bien gité sous l'effet du fardage du gréement.
La mer est blanche. Elle n'est pas dangereuse ; elle n'a pas eu le temps de se lever et il n'y a pas de houle. Personne n'est blessé et tout le monde est là.
Seule la GV nécessitera quelques réparations mais rien de grave.

Tandis que le gros de l'équipage avait regagné le cockpit pour se mettre à l'abri, voici le yankee qui remonte brusquement le long de l'étai. En cause, la rupture semble-t-il d'un anneau soudé au pont et retenant le raban passé dans l'œillet de têtière. Dans ce vent qui hurle, il s'avère cette fois-ci impossible de maitriser le morceau de voile qui est monté et qui bat avec brutalité.
Sans doute les rabans qui retiennent la voile ferlée se rompent-ils les uns après les autres… ? Toujours est-t-il qu'une partie de la voile passe à l'eau puis sous le bateau, tandis que la partie haute bat dans le vent, dangereusement.
Le bateau, au vent de la côte, n'étant plus manœuvrant et ne sachant pas combien de temps un tel vent va encore souffler, Jean-Philippe ordonne alors de se séparer de la partie du yankee tombée à l'eau. Un couteau est envoyé à l'avant… La voile est libérée et le bateau avec.
Quelque temps plus tard, le vent retombait à 50 Nd puis 25 Nd . En fait, tout s'est passé très vite, en guère plus d'une demi-heure.

Nous craignons alors le pire pour Pen Duick III que nous joignons à la VHF… Pour eux, pas de soucis, le vent n'est pas monté au-dessus de 50 Nd et tout va bien à bord…
De toute évidence, nous avons été victime d'une tornade dont le centre a dû passer à proximité de nous. Le vent d'une extrême violence est monté à 80 Nd.

Bilan humain : pas de perte d'homme, pas de blessé, c'est l'essentiel.
Bilan matériel : un yankee explosé ; une GV un peu endommagée (boitiers de lattes à remplacer) et ferrure de têtière à réparer ; un chandelier cassé.

Le skipper a fait preuve d'une très bonne maitrise de lui et je considère qu'il a pris la bonne décision de faire couper le yankee qui, de toute façon, était déjà sérieusement endommagé.
La manœuvre à l'avant a été bien coordonnée par Simon qui s'est avéré tout à fait à sa place en sa qualité de second du bord.
Quant aux 3 équipiers venus de Pen Duick, ils ont chacun fait preuve de compétence, de sens de la responsabilité et de courage.

Quelques observations :

- personne n'est passé à l'eau mais devant la rapidité du phénomène, quelques-uns d'entre nous qui n'étaient pas de quart n'ont pas pris de temps de s'équiper de leur gilet.
De plus, malgré la présence d'une ligne de vie, rares sont ceux qui se sont attachés car cela limite vraiment les mouvements sur un grand voilier. Et pourtant, si l'un de nous était passé à l'eau, comment aurions-nous pu le récupérer avec un bateau qui n'était absolument pas manœuvrant… ?
- plutôt qu'un raban pour tenir le point de drisse d'un foc sur mousquetons resté sur le pont dans le mauvais temps, Jean-Philippe a depuis posé un mousqueton à proximité de l'amure, ceci afin d'y passer la drisse avant de la raidir. Le yankee aurait-il ainsi été sauvé… ?
- Comment expliquer, autrement que par un vent en furie, que les boîtiers de lattes de la GV entièrement lattée se soient tous cassés lors de l'affalage alors qu'elle était pratiquement dans le lit du vent… ? La voile était pourtant récente et les boîtiers bien dimensionnés…
- par chance, nous étions en Méditerranée, sans houle, la mer était plate avant que le vent monte, car sinon la situation aurait sans doute été toute autre…
- il faut se méfier de la Méditerranée dans cette période de transition que sont les mois d'octobre et de novembre, et il faut toujours rester très attentif, en particulier lors d'un grand convoyage au cours duquel l'équipage a souvent à faire preuve d'une certaine décontraction ;

- et pour conclure, c'est toujours tellement plus sûr de se trouver sur un grand et solide voilier comme l'est Pen Duick VI pour affronter du mauvais temps…

Antoine Croyère

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Dans une très (très) prochaine Newsletter, je donnerais la parole à d'autres équipiers qui ont participé à ce convoyage retour vers Lorient.

A bientôt,

Denis

sur le pont après la tornade



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